Sersou
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écrit de Jean Brune.

J’ai retrouvé en juillet le perspectives du Sersou dont il ne reste que les longues lignes tabulaires ou les volumes pétrifiés parce que les couleurs pastellisées de l’automne ont disparu, dévorées par l’incendie du soleil. Les dernières menaces des orages qui ont retardé la moisson de près de vingt jours ont disparu derrière les horizons teintés de violet, et les machines aux formes squelettiques, peintes en couleurs trop vives, issues des ateliers d’Amériques, ont fait leur apparition dans les champs de blé. Il manque encore au rendez-vous de cette fête de l’été les nuages de Gangas et de Calandre...Quand la grande mécanique des moissons aura acquis son rythme, le travail se poursuivra inlassablement depuis neuf heures du matin dés que le soleil a séché les épis et les tiges, jusqu’au prolongement du soir dans les pinceaux bleutés des projecteurs qui prêtent au chantier un air de catastrophe. Les longues houles qui courent sur les champs de blé n’en finiront plus de s’engouffrer sous les lattes des rabatteurs de bois, suggérant irrésistiblement à l’esprit étonné l’image d’un courant qui ferait tourner les aubes légères d’un moulin à eau...

Je suis allé regarder travailler les machines géantes, les dernières nées de la technique américaine, véritables usines roulantes qui dévorent les tiges, les mâchent avant de recracher les pailles broyées dans les chaumes et les graines dans des sacs que des camions viennent chercher à travers les champs. Mes amis les peintres auraient remarqué que les verts et les rouges violents des tôles composent de miraculeuses couleurs complémentaires au jaune brûlant des blés.

Quand elles sont immobilisées dans des parcs, les moissonneuses-batteuses ressemblent à des monstres barbares et insolites. Mais quand elles travaillent dans les plaines mouvantes, elles se parent d’une surprenante beauté. Une seule de ces machines, qui pèse six tonnes, peut pencher les tiges sur une largeur de six mètres et couvrir plus de dix hectares par jour. Quand elles travailles en série, elles atteignent des records surprenants. Sur les terres d’une ferme prodigieusement mécanisées, les mastodontes font plus de 120 hectares par jour et jettent dans des bacs à grains plus de 2 000 quintaux de blé. Ici, les sacs ont disparu. Les camions s’approchent de la machine et le torrent du blé vole d’un manchon de tôle......
A l’horizon, trainaient encore des lueurs du couchant. Il montait des terres du Sersou un grondement barbare amplifié par l’hombre. Je me souviendrai longtemps des reflets violets qui flottaient autour de l’ Ouarsenies et que la nuit ne se décidait pas à dissoudre... "

écrit de Jean Brune, extrait de Algérie française 1942-1962.


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