Sersou

"DEMAIN LA NUIT" Ninon.

Cela donnait, dans le ciel chahuté, un va-et-vient prodigieux qui nous tenait bouche-bée, tête chavirée, des paillettes ras les cils !

Les parents s’arrachaient des bancs bavards et, s’étirant, décidaient que malgré ce remue-ménage, c’était la nuit bel et bien !
Il fallait réagir en conséquence.
Et ils se mettaient en devoir de rameuter les enfants lâchés dans ces étoiles, avec les bœufs qui humaient les mousses vives autour de la fontaine … ou assis en rond devant le café maure… ou tout bonnement égarés par le bled, dans les cailloux, le long des chemins aventureux.

_ Les enfants ! Les enfant.. ants ! Hélait cette nuit clinquante, à voix perdues .

Et nous ramenait à la maison, un peu ivres, fascinés, frustrés : n’allait-elle pas, cette Nuit, profiter de notre sommeil, pour susciter, en grand mystère, des évènements à sa mesure, bouleversants, insoupçonnables, que jamais, jamais, nous ne connaîtrions ?

Quelques indices, pourtant, échappés à sa vigilance, démasquaient au matin l’une ou l’autre de ses démarches : une touffe du duvet de notre cane blanche, une perle de sang sertie dedans …le souvenir embrumé de ses cancans angoissés…mais nous dormions, n’est-ce pas, et nous l’avions abandonnée !

…Ou bien, sur la rosée du talus, le bivouac anéanti de quelques hannetons drogués au fumet d’un crottin.

Tant de faits menus, incohérents, définitifs, dont nous étions écartés !

_ Demain, à la nuit, disait Jacquotte, on se lèvera sans bruit…

« Sans bruit…sans bruit.. » mouchardaient les acacias en miel, qui épiaient les premières heures de notre sommeil.

Et nous sombrions au profond du silence.

Une nuit, enfin :

_ Tu as entendu ? soufflai-je à Jacquotte que je venais d’éveiller en lui tirant une tresse.

_ Bien sûr que j’ai entendu !

_ Qu’est-ce que tu as entendu ?

_ J’ai entendu, c’est tout ! Et toi, qu’est-ce que…

Nous appelâmes Rosine pour le lui demander.

Une longue veille qu’elle avait dû passer, penchée sur des calculs, la nouait à son rêve, rétive à nos chuchotements, et pourtant, à son tour, elle s’éveilla .

_ Maman, tu as entendu ?

_ Ce n’est rien, c’est seulement le figuier….

Il est vrai que, souvent, sur le déclin de l’été, la plus hardie de ses branches tentait, à travers nos persiennes, de nous cambrioler.

_ Non ! dit Jacquotte, péremptoire. Ce n’était pas lui !

Notre mère dit que, d’abord, elle allumerait la lampe .

Mais ses doigts dormaient encore. L’allumette, enflammée, manqua mettre le feu au lit.

Une deuxième et une troisième qui, enfin, empourpra la mèche dans le verre qui, tout de suite, s’étrangla de fumée.

_ Ca ne fait rien ! dit Rosine. On a assez de lumière. Je vais me lever et aller voir !

Descendit du grand lit, fit six pas, la lampe brandie au-dessus de sa tête, un bras en avant pour balayer l’ombre obstinée, et poussa un cri que Jacquotte et moi doublâmes avec fracas.

Dans cette nuit affolante, une silhouette légère fonçait sur notre mère, un feu rouge dans les cheveux, yeux écarquillés, au plein fil du miroir de l’armoire !

_ Pour guérir de cette peur, dit Rosine un moment plus tard, on va boire un verre d’antésite !

Dans la cuisine qui frissonnait de partout, nous recensâmes les lieux, et ils nous parurent en émoi.

Aucune de nous n’osa faire allusion à la chambre hantée, mais nous y pensions fort.

_ Si c’était l’hiver, chuchota une voix sortie d’une de nous trois, ce serait bien ! On allumerait du feu…

_ Dans le débarras, on pourrait croire que ça bouge !

Cela bougeait, d’ailleurs, mais les chats faisaient bonne garde.

_ On va ouvrir la fenêtre sur la cour !

Et comme nous l’allions faire, un poing cogna contre celle du figuier où la Zarka, à voix sourde, nous hélait :

_ Smaât ? (Vous avez entendu ? )

Oui, oui, nous avions entendu !

Et fête ! Nous étions quatre maintenant, quatre à nous répéter comme nous avions bien entendu, et à rire très fort de cette peur en débandade.

Et nous pressâmes la lampe de nous conduire jusqu’à la porte de la cour où Zarka attendait, dans les brouillards du citronnier.

Et nous surprîmes la nuit : sa lune mandarine, démesurée …et ses étoiles ! Remouchées, à leur place, brillantes, mais bien en ordre…Et motus !

Nous venions d’attraper la nuit, en flagrant délit de ce mutisme.

_ Smaât ? Smaât ? insistait la Zarka, décontenancée.

Oui, oui, parbleu ! Nous avions entendu !

Et ce silence, maintenant ! Ce silence de cette nuit !

_ Il y a un crapaud écrasé près du baquet ! dit Jacquotte.

_ Il est sec comme une semelle !

_ Il y était déjà hier !

_ Non !

_ Si !

_ Si tu entends une chouette à la nuit, ça veut dire que quelqu’un va mourir !

_ Ce sont des histoires !

Imposa Rosine à l’adresse du grand-duc que nous venions de découvrir à l’extrême du vieux mur, en pleine voie lactée.

Et lui, impassible, consentit à se taire.

A se taire, dans le clos cousu d’aubépines, l’ânesse qui avait mis bas, et qui léchait son ânon lunaire.

A se taire, l’oued qui frissonnait. On distinguait des pailles venues de nulle part, effleurant ses galets.

_ Il y a une odeur ! dit Jacquotte. Mais pas comme d’habitude !

Elle avait raison !

Des senteurs rafraîchies où blêmissaient des rêves sur la mare aux colverts . .. des cendres balancées sur l’air, à peine éteintes … et, une fois sur dix heureusement, la fadeur d’une tortue de vase . Pouah !

Mais surtout, cette brise du large qui enrhumait Jacquotte.

_ Quand on ira à la mer, éternuait-elle, je volerai du liège dans les rochers !

Voilà ! Elle avait le goût, cette nuit, des morceaux de liège gorgés de sel marin, arrachés aux coques des navires échoués.

_ Bessa…smaât ? ( Vrai …vous avez entendu ?) murmurait la Zarka, car elle avait du respect pour cette ombre muette.

Alors enfin, je me décidai :

_ J’ai entendu, moi ! C’était une fois, un pas de oui ! une fois, un pas de non !

_ Quelqu’un qui boiterait, en somme !

_ C’était ça, exactement !

_ Alors, dit Jacquotte en se retenant de bâiller, c’était le père Georges !

Bien sûr, c’était lui !

Nous en convînmes toutes.

Et qu’avait-elle, cette nuit, à tant vouloir nous étonner, par la seule de ses manies dont elle ne fît jamais mystère : promener le père Georges, au plus fort des ténèbres, sur sa bonne jambe, et sur l’autre qui suivait, en traînant à peine.

Ses petits enfants ne se plaignaient-ils pas de ce que, au mitan de leur sommeil, il leur fallait humer l’odeur des crêpes dont il venait de se préparer une poêlée, à c’heure !! pour se réconforter de sa visite à l’abreuvoir tari, et à l’agneau malade qui pleurait d’insomnie ?

Nous l’aimions bien.

_ Si c’est lui, dit notre mère, nous le saurons demain !

Au matin, nous le sûmes, ainsi que trois ou quatre autres foyers déshérités, au seuil desquels il avait trébuché dans l’obscurité, avec ses couffins gonflés de raisins, pour nous offrir un réveil muscat.

L’aube venue, les premiers vendangeurs avaient commencé de grouiller entre les ceps, mais lui, s’était fait la malice, les chiens du gardien s’esclaffant dans ses guêtres, de se voler, à sa barbe, les plus belles grappes de sa vigne : des grappes élues, à nuit diaphane, hors du commun, pour l’émotion du geste !

_ Ca fait du bien par où ça passe ! susurrait Jacquotte, avec le vocabulaire et l’accent de Grand-père.

_ Aujourd’hui, à cause de la nuit, vous n’irez pas à l’école !

Décréta Rosine qui s’avisait que nous étions frappées de lune, les yeux pas encore rentrés de voyage.

Alors la Zarka embrassa la main sucrée de Jacquotte, parce que, toutes ensemble, nous avions toisé le grand-duc dans son heure personnelle qui ne nous regardait pas !

Et c’était un souvenir considérable !

Extrait de " Nos brouillards étaient blonds "


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